La vie en mieux

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Et Facebook, c’est pas du fantasme ? Et Meetic ? Et Adopte ? Et Attractive ? Et tous ces sites de rencontre à la con ? Tous ces chaudrons misérables, où l’on vous fait bien touiller votre solitude entre deux visuels de pub , tous ces « j’aime » cliqués droit, tous ces réseaux d’amis imaginaires, de communautés surveillées, de fraternités démunies, grégaires et payantes reliées à des serveurs richissimes, c’est quoi ? Et cette fébrilité, là… Cet état de manque permanent, ce trou au côté , ces téléphones que vous rongez sans cesse, ces écrans qu’il vous faut toujours déverrouiller, ces vies que vous achetez pour pouvoir continuer à jouer, cette blessure, cette bonde, ces serrements dans votre poche ? Cette façon que vous avez, tous, toujours, de tout le temps vérifier si on ne vous a pas laissé un mot, un message, un signe, une relance, une notification, une pub, un… Un n’importe quoi. Et ce « on » qui peut être n’importe qui ou n’importe quoi aussi du moment que ça s’adreesse à vous, que ça vous rassure, que ça vous rappelle que vous êtes vivant, que vous existez, que vous comptez et qu’à défaut de vous connaître autrement, on peut peut-être essayer de vous refourguer une dernière petite saloperie au passage. Tous ces abîmes, tous ces vertiges, toutes ces lignes de codes que vous caressez dans le métro et qui vous jettent comme une vieille merde sitôt que « ça » ne capte plus. Toutes ces distractions qui vous distraient de vous-mêmes, qui vous ont fait perdre l’habitude de penser à vous, de rêver à vous, de papoter avec la base, d’apprendre à vous connaître ou à vous reconnaître, de regarder les autres, de sourire aux inconnus, de mater, de flirter, d’emballer, de baiser, même ! Mais qui vous donnent l’illusion d’en être et d’embrasser le monde entier… […] Tous ces sentiments codés, toutes ces amitiés qui ne tiennent qu’à un fil, qu’il faut recharger tous les soirs et dont il ne resterait rien si les plombs sautaient, c’est pas du fantasme, ça peut-être ?

Sensibilité. Finesse. Un don inouï de la formule et de l’image. Une manière unique de parler du monde d’aujourd’hui avec une foule de détails si percutants. Anna Gavalda compose une ode autour de deux protagonistes un peu perdus.

Deux histoires.
Deux histoires de jeunes gens de notre temps, repus, mais affamés, polis, mais enragés, qui préfèrent encore prendre le risque de se tromper de vie plutôt que de n’en vivre aucune.
Deux histoires, donc.
Anna Gavalda, c’est cette écriture particulière où l’on entend les personnages penser. On les écoute bien plus qu’on ne les lit. On les (res)sent bien plus qu’on ne les écoute. Une signature très Gavalda. Unique. Auteure qui fait exister ses personnages. En dehors des lieux communs et des descriptions sans fin, c’est dans leur authenticité qu’ils trouvent toute leur épaisseur. Ils ont oublié la politesse, car « on peut rater sa vie par politesse ». Jeunes gens qui ont la peau plus dure que les mots.

Une intrigue étonnante.
On essaie de trouver une raison à tout ça, un lien entre les deux personnages principaux, écorchés vifs, oubliés de tous, qui un jour décident que leur vie, ça suffit.
Il n’y en a pas, de lien.
Il ne faut rien chercher de plus dans ce roman que ce qu’il n’est. Deux tranches de vie. Deux héros de la banalité. Deux routiniers qui envoient tout balader. Deux quotidiens sans intérêt qui ont un sursaut d’envie.

Parfois, on est gêné.

Pour un peu, on se demanderait presque si elle n’a pas bien relu son brouillon. Oublié de couper des phrases inutiles. Des moments qui ne servent à rien.

Et là on comprend.

Que la vie c’est ça. Ces allers-retours sans aucun sens, ces ratés, ces mots en trop, ces scènes imparfaites qu’on ne verrait pas au cinéma. Les personnages hésitent, se plantent, recommencent. Et nous assistons sans ciller à leurs pensées qui se débattent. Nous ne les comprenons pas. Nous les comprenons trop.

Pour celui qui referme ce livre, il y a un petit espoir.

Que si un jour la vie devient insipide, il est possible de partir. Mettre son sac sur l’épaule, les mains dans le cambouis.

Arrêter d’attendre et de se dire que demain, ce sera différent.

Respirer fort.

Et claquer la porte.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1190538-j-ai-lu-la-vie-en-mieux-le-dernier-anna-gavalda-un-livre-genant-comme-la-vie.html

Deux histoires qui ne peuvent que faire écho au petit grain de folie qui sommeille en moi, et qui, on ne sait jamais ni-trop-bien-ni-trop-pourquoi-ni-trop-comment, prend des allures de tsunami asiatique un matin au réveil, avant même le petit déjeuner.
Juillet 2006. Diplôme tout frais en poche. Une jolie vie lyonnaise à l’horizon. Plus si à l’horizon que cela d’ailleurs. Un horizon qui s’appelle « demain », si vous voulez. Appart, Check. Contrat de collaboration, Check. Petite-vie-bien-organisée-place-bellecour-passerelle-saint-Georges-quai-fulchiron, Check. C’en est trop ! Check, Check, Check…. Un remake enjolivé de « métro-boulot-dodo » ? Et puis quoi, encore ? C’est vraiment ça, la vie ? L’impression amère d’avoir tout vécu tout vu du côté fun de la vie quand on a tout juste 25 ans ? L’impression d’avoir attaqué sa part de tarte à la fraise par le nez – les gourmands me comprendront… –, l’impression d’avoir mangé toute la chantilly, et que, finalement, ce qu’elle cachait est beaucoup moins exotique ? et que… Finalement, il va falloir se l’avaler, la part la moins sympa ? Le petit côté bien-tout-à-sa-place-dans-les-bonnes-cases-et-avec-la-bonne-étiquette-s’il-vous-plait, très peu pour moi, Merci ! Et puis, marre de devoir rentrer dans des cases trop petites pour moi, et, les étiquettes, on me racontera ce qu’on voudra, ça gratte ! Me noyer dans un verre d’eau ? Pas question ! Si je me noie, c’est que le verre est trop grand pour moi !
Plutôt… Voyons… Hummm…Démarrer… Internet Explorer… (Rho, c’est long !)… (Mais à la fois, ça change du raccourci Facebook !)… (Ou de celui de la société générale, moins glam´ je vous l’accorde)… http://www.air-austral.com … Départ… Dans 72:00… Hublot-parce-que-je-préfère… Billet Retour ? (Laisse-moi réfléchir un instant… ) Naaaaannnnn !… La balle est dans le camp de ma carte bancaire… 4572 4890 2314 9242… Exp. Sept. 2006… Cryptogramme… Valider… Ca, c’est fait ! Il ne me reste plus qu’ à : résilier mon abonnement téléphonique-mobile-internet + mon abonnement cinéma, sous-louer mon appart, faire suivre mon courrier, trouver la jeune diplômée qui respectera pour moi l’engagement pro que j’avais pris à Lyon (parce qu’une parole est une parole, hein !), trouver un/des contact(s) pro(s) sur place, prévenir les copines… Préparer le mini-bagage qui m’accompagnera pour les deux ans à venir en outre-mer… Publier tout ça sur Facebook… Et… Changer de vie…! These-antithèse-synthèse-contre-synthèse, c’est une journée de juillet qui commence bien ! Et la bonne nouvelle, c’est que je n’ai que 25 ans, et des tas de nez de tartes à la fraise en perspective !!! Abracadabra ! La rencontre électronique attendra ! Un aller sans retour et sans aucun sens, si ce n’est celui d’être vivante !

Un parfum d’herbe coupée

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Présentation de l’éditeur

Kolia, à l’approche de la quarantaine, se souvient de son enfance et de ces instants où l’innocence s’envole peu à peu.

« Le jour où mon père a débarqué avec son sourire conquérant et la Renault GTS, j’ai fait la gueule. Mais j’ai ravalé ma grimace comme on cache à ses parents l’odeur de sa première clope. J’ai dit « ouais », j’ai dit « super », la mort dans l’âme, même si j’avais compris que la GTS pour la GTX, c’était déjà le cinquième grand renoncement, après la petite souris, les cloches de Pâques, le Père Noël, Mathilde, la plus jolie fille de la maternelle, et ma carrière de footballeur professionnel. »

Dans ce court récit plein d’humour et de nostalgie, Nicolas Delesalle sonde les illusions perdues, les joies, les peines de l’enfance.

« « Kolia, je prendrais bien encore un peu de profiteroles » : voilà une phrase ultime qui ne m’aurait pas déplu. Simple, sans force symbolique, douce comme la plante des pieds d’un nouveau-né. Et si vraiment tu voulais me transmettre un message fort, si tu voulais absolument partir sur un uppercut dans les prémolaires, tu aurais pu choisir d’autres mots, pas ce triplet funèbre ; tout passe, tout casse, tout lasse. Il existe des milliers de conseils à donner à un jeune homme qui débute dans la profession d’exister. Des niaiseries et des fadaises qui sont agréables à entendre. […]
Papito, du haut de tes ruines, tu m’as dit la vérité toute nue alors que je l’aurais préférée accrochée à un ballon d’hélium et vêtue d’un truc sexy.
Tout passe, tout casse, tout lasse. Ça m’a longtemps agacé. J’ai eu du mal à l’accepter. J’ai longtemps eu le sentiment de vivre à blanc, pour rien du tout. […]
Tout passe, tout casse, tout lasse. A la réflexion, ce n’est pas une catastrophe. Heureusement qu’on a droit à l’oubli. Heureusement qu’on meurt, c’est comme ça qu’on sait qu’on existe.»

Attraper un instant avec un filet à papillon. Le glisser dans une bouteille en verre. Le regarder voler et se heurter aux parois. L’extraire du récipient avec une pince à épiler. Le punaiser sur une petite plaque en liège. Observer à la loupe les nervures de ses ailes, la tessiture de sa peau, compter ses poils, radiographier son squelette, renifler son parfum. Ouvrir son ventre à l’aide d’un bistouri électrique, dénombrer les organes, dérouler les nerfs, les muscles, soupeser le foie, palper les poumons, repérer le cœur. Percer les ventricules avec une épingle. Planter une plume dans les trous. Pomper. Et puis essayer d’écrire.

Né en 1972, Nicolas Delesalle est par ailleurs grand reporter à Télérama.
Il signe ici un délicieux roman poétique. Vraie sucrerie – qui n’a d’ailleurs d’égales que les fraises tagada – qui a élu domicile dans mon kindle. Je ne sais plus trop bien ni quand, ni pourquoi. Un prix du livre numérique (2013). La réminiscence est soignée, l’écriture imagée et évocatrice, le style doux, enfantin, presque.
Vibrant d’émotions, dans la joie, dans la peine, ce livre est empreint de belles choses. De choses simples. De choses fortes. De ces toutes premières fois. Du souvenir plein de sens – et de sensualité – qu’elles nous ont laissé.
Nous voilà captivés, comme avec entre les mains un album de Polaroïds improbables, défraîchis, jaunis, surannés,… Fugaces vestiges d’instants sépia, qui ont traversé une vie autant qu’ils l’ont nourrie et égayée,… Et qui nous ont fait vivre de si belles choses. Ces instantanés-là, sous la plume alerte de Nicolas Delesalle, sentent le vécu. Mon vécu, presque. Comme des relents de cuir vieilli lorsque l’on réouvre cette malle poussiéreuse, oubliée au grenier depuis tant d’années – mais, si, vous savez, cette malle de déguisements dont vous raffoliez à 5 ans… – une odeur de naphtaline, presque. L’odeur de la vanille dont Bonne maman parfumait ses charlottes, aussi – ma petite madeleine à moi, je vous le concède -… Les effluves iodées de l’océan – qui nous rappellent aussitôt notre première pêche à la crevette vendéenne (« Papa, c’est trop froid ! Papa, ça pique les pieds ! »). L’odeur des cerises à l’eau de vie de Mamie… Cerises dont nous avions, bien entendu, la plus formelle des interdictions de nous approcher (interdiction que –entre vous et moi – nous n’avons presque pas transgressée)…
Comme un parfum d’herbe coupée. Aussi. Le parfum doux et sensuel de ce jardin de la Marne, en cette fin juillet à la météo capricieuse. Jardin aux accents chimériques, volatiles, éphémères. Joyeux, impulsifs, instantanés, vrais, aussi. Vivants. Dignes de Polaroïds, presque. Vous savez, ce genre de pelouse que vous n’auriez jamais dû fouler… Mais, un petit coup de destin, un soupçon d’audace, des envies d’imprévu… Et vous y voilà ! C’est l’odeur des fougères que l’on devine derrière celle, moins disciplinée d’un poirier déjà lesté des centaines de fruits dont il nous régalera à l’automne. L’odeur, plus lointaine d’une maison qui a eu une vie avant celle-ci. Une vie de cire d’abeille, d’huile de lin, et de térébenthine. De sapo, aussi. Et puis… Celle, imperceptible, vaporeuse, hagarde, de cette fin de moisson. Festival olfactif. Évocateur. Entremetteur.

L’herbe coupée, donc. Inspirante, enivrante, exaltante,… Grisante, aussi. Une fenêtre ouverte sur de jolis possibles, l’herbe coupée. Un aller simple vers l’enfance. Mon enfance. Berrichonne. Insouciante. Légère. Rêveuse. Solitaire, aussi.

L’herbe coupée, donc. Mise en bouche alléchante. Prometteuse. Engageante. Appétissante. Séduisante, déjà. La plume de Nicolas Delesalle est belle, sensible, drôle. Le temps, la vieillesse, la mort. Des émotions intactes. Pures, authentiques, cristallines, vierges …
L’herbe coupée… Des promesses, de l’enthousiasme, de l’insolite, du poétique, des renoncements,… Des déceptions, parfois…
Un texte d’une grande sensibilité, une belle nostalgie à partager !

La garçonnière

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Les souvenirs sont libres. Il se jouent de nous. Ils s’amenuisent, ils se dilatent, ils se rétractent, ils nous évitent ou ils nous foudroient. Une fois engendrés par la vie, ils en deviennent les maîtres. Ce sont les petits soldats du temps avec lesquels il nous rend fous. Sans souvenirs, nous serions des hommes libres. La mémoire est une mauvaise fée du temps. Les souvenirs en sont les forces obscures. Aucun souvenir n’apporte la joie réelle, la sérénité. Regrets, remords, les souvenirs sont des tas de petites cloches discordantes qui vibrent en nous. Et plus la vie passe, et plus la petite musique des souvenirs dissone. On croit être soi, mais on n’est rien d’autre que ses souvenirs.

 

Argentine. Buenos Aires. 1987. Epoque post-dictatoriale. Une société fébrile, mal remise de ses tourments, un climat délétère, empreint de la pesanteur et des affres de l’après. De l’après junte militaire. De l’après souffrance. Une toile de fond sur laquelle vient se nouer un métissage entre thriller, drame historique et mélo intimiste.

Un psychanalyste. Sa charmante épouse. Un meurtre. L’intimité des séances pour seule piste. Jalousie. Imposture des âmes à l’honneur. Histoire haletante d’un crime passionnel. Une histoire vraie sous la plume d’Hélène Grémillon. Un délice. Hélène Grémillon, que vous avez peut-être déjà rencontrée dans Le Confident, écrit comme on marche, déterminée, sans trop se regarder écrire, … volonté évidente de maintenir un rythme qui va crescendo pour éclater en pointe dans le dénouement qui vous laisse là. Essoufflée.

Le passé, le présent… Ce que le passé peut faire du présent… Ça paraît basique, ça ne l’est pas.

Comment aime-t’on ? Pourquoi aime-t’on ? Avec qui vit-on ? Le désamour est-il une fatalité ?

Véritable page turner comme on les aime, sous le thème du paysage humain. Parfois beau. Parfois laid.

 

L’enfant tombée des rêves

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Emilie, une enfant solitaire et débordante d’imagination, découvre que ses parents lui mentent sur ses origines et décide de mener l’enquête. A 2 660 kilomètres au nord, quelque part en Islande, un vieux médecin retiré du monde tente d’oublier son passé. Ils ne se connaissent pas. Pourtant, chaque nuit, ils sont poursuivis par le même cauchemar : celui d’un homme tombant d’un balcon. Et si l’improbable rencontre d’Emilie et Robert brisait le terrible secret qui les unit ? Et si trouver la clef de ce rêve obsédant leur permettait de chasser enfin le fantôme qui les hante ?

Les mots… Je les classe. J’enregistre et je collectionne parce que pour moi les mots ne se résument pas à un simple alignement de lettres permettant de communiquer. Ils sont bien plus que cela. (..) Chacun d’entre eux a une odeur, une couleur, un caractère, une forme particulière. Le mot « périclite » a par exemple un parfum très acide, façon jus de citron, et la forme d’un tamarin (pas le fruit, le singe). « Procrastination » sent l’acra de morue et a une tête de Flanby. « Mécénat » dégage des effluves de café bien fort et se présente sous l’apparence d’un vieux monsieur très chic, vêtu d’une cravate en tricot indigo et de chaussettes en soie violette, comme les évêques. Bien sûr, j’ai mes favoris : « élégie », « acuité », « oriflamme », « delirium tremens » ou encore « calivoire » (celui-là, je l’ai inventé).

Les mots… Ma première histoire d’amour, peut-être.
Ils aiment se déguiser et ne m’en séduisent que davantage avec l’âge : des mots justes aux bons mots, les mots-outils, les mots-valises… les mots de passe, les mots d’ordre, les mots de la fin. Les petits mots, les gros, aussi. Les mots crus, les mots durs, les mots vrais. Ceux qui décrivent, ceux qui dérivent, ceux qui qualifient, ceux qui disent, ceux qui mentent, ceux qui taisent, ceux qui cachent.
J’en ai fait mon métier, d’ailleurs… des mots qui font les fous, des mots qui se bousculent, qui se refusent, qui jouent, qui surprennent, qui osent, qui virevoltent, qui font du toboggan, qui vivent.

Emilie a 12 ans. Du talent. Des intuitions. Et un ami imaginaire, Croquebal, ogre fantaisiste, coloré et sanguinolent, croqueur de mots, à l’occasion.
« Il arrive que les mots perdent la boule, sautent partout comme des animaux fous, dansent en farandole et partent en faribole, sèment la pagaille et récoltent la fête : c’est le balagan. ». Les plus vicieux, peut-être, ce sont ceux que l’on surprend. Ceux échangés à voix basse par un père et une mère. Ceux que l’on ne comprend pas. Ceux qui cachent l’essentiel.
Du silence au mensonge, il n’y a qu’un pas. Et des mensonges, il y en a qui sont plus lourds à avaler que d’autres. Et les silences, il y en a qui sont plus violents que d’autres.
Emilie, si nous nous étions rencontrées, quelque part entre 1991 et 1993, je crois que nous aurions été amies. J’aurais présenté Saphir, mon poney-ami-et-confident à Croquebal ? J’aurais présenté ma Bonne-Maman à ta Mamie. Peut-être auraient-elles été jouer au golf en mangeant des chocolats ? – Moi non plus, tu sais, ça n’était pas la franche rigolade avec les adolescentes-épilées-85B-drôles-et-évidemment-à-la-mode (bref, branchées, quoi !) du collège… Mes jupes culottes, ma natte de 5 cm de diamètre, mon année et demi d’avance, mes bonnes notes et moi, nous n’avions pas tellement la cote ! Et je ne te parle pas des cours de saut en longueur ! Je détestais, évidemment !… C’est justement vers douze ans – ton âge ! – que j’ai trouvé la parade idéale pour en être dé-fi-ni-ti-ve-ment affranchie ! (c’est une autre histoire, que je te raconterai, Emilie, Promis ! Ma botte secrète à moi !).

Là où tu as tellement raison, Emilie, c’est que pour savoir où l’on va, il faut déjà savoir d’où l’on vient. Ne le savoir qu’à moitié n’est aucunement satisfaisant – (« satisfaisant »…. Celui-là, il a un style « pomme d’amour », tu ne trouves pas ? Des odeurs de sucre, et presque les doigts qui collent ! Traitre, les pommes d’amour, traitre !).
Mais si tu l’avais su, Emilie, s’il n’y avait pas eu mensonge, non-dit, mystère, énigme, et incompréhension… Comment aurais-je pris tant de plaisir à vivre ton histoire, Emilie ? Rien de tel que des mots pour dire les maux.
L’importance des mots, la fantaisie, la poésie, la question des origines, celle de la destination, le pourquoi du rêve, le pourquoi du balagan… Le plein de bon sens sous la plume vive et acidulée de Marie CHARREL, et le bon sens en 2014, il faut le chérir.

Ne le dis pas à Maman

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Tout a commencé sur cette aire d’Autoroute. Co-voiturage oblige. Trajet classique. Départ matinal. Un beau samedi de mai. Ensoleillé. La douce perspective d’aller entourer ma Bonne-maman chérie pour fêter sa nouvelle bougie. Une aire d’autoroute, donc. Le kiosque. Un titre évocateur ; une première de couverture bouleversante ; une quatrième explicite.

« Ne le dis pas à Maman, dit-il en me secouant légèrement. C’est notre secret, Antoinette, tu m’entends ? »
« Oui, Papa, murmurai-je. Je ne lui dirai rien. »
Pourtant, je le fis. J’avais confiance en l’amour de ma mère. Je l’aimais et elle m’aimait, je le savais. Elle lui dirait d’arrêter. Elle n’en fit rien.

Phase terminale d’un cancer. Une mère. Sa fille à son chevet. C’est alors Antoinette qui refait surface dans l’esprit de Toni. Antoinette dont l’enfance prometteuse cache un secret qui a failli la tuer.

Horrifiant. Fétide. Abject. Écœurant. Le cri d’une enfant trahie. Trahie dans ce qu’elle est. Trahie dans ce qu’elle ressent. Trahie. Par son père. Par sa mère. Solitude. Désespoir. Chute sans fin. Abandon.
Histoire d’une enfant dont on a pris la vie.
Haut le cœur. Nausée. Tristesse.

Style simple. Ni voyeurisme, ni détails sordides. Témoignage cauchemardesque, néanmoins.
Loin d’être une œuvre littéraire au sens propre du terme, Ne le dis pas à maman ressemble davantage à un cri de délivrance lancé au monde entier.

Murmurer à l’oreille des femmes

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Douze nouvelles.

Des gens. Des gens qui s’aiment, qui pourraient s’aimer ou qui ne s’aiment plus. Des vies apparemment bien réglées – trop? – Et… l’appel de l’inconnu. La tentation du vide. Le fantasme de la découverte. L’excitation d’un nouveau possible. L’addiction au changement. Amour en perdition, désamour, auto-intoxication amoureuse, auto-complaisance aussi. Insatisfaction, Bovarysme, incomplétude, frustration à l’honneur. Regard caustique… sarcastique, presque.

Avec en toile de fond cette question existentielle: «Où allez-vous?». Ah… Cette question-là ! Une vraie question !

La possibilité de changer de vie au gré du hasard et des rencontres – et, soyons vrais, nous savons vous et moi combien cela est facile en 2014. Enfantin. Elémentaire. Banal et sans surprises, paradoxalement. Comme si la vie avait une fonction « Reset ». Genre : on efface tout et on recommence!… Un peu à l’image d’une application que l’on désinstallerait d’une simple pression du doigt sur l’écran d’un smartphone. « Reset ». Illusion de toute puissance.
Les choix que nous n’avons pas faits, ceux que nous rêverions de faire, ceux que nous oserons faire… et ceux que nous ne ferons pas.
Des choix dîtes-vous ? Des choix.

Et, au fil des pages, l’auteur de murmurer : « le bonheur, c’est un choix. Le malheur, aussi … » – Serge Bressan, Le Quotidien 28/03/2014

Des choix, on en fait tous. On en a tous fait. Des bons, heureusement. Des mauvais, parfois. Des libres, toujours (nous avons eu cette chance-là). Des Judicieux, occasionnellement. Des Stratégiques, souvent. Des Amoureux? Vraiment?

Un thème un peu facile, peut-être. Un style, certes, pas désagréable… mais qui, je trouve, a un petit côté « presse féminine » dont j’aurais volontiers fait l’économie. Des tranches de vie interpelantes. Qui soulèvent des questions pour la trentenaire-débordée-et-pas-que-perchée-sur-ses-talons que je suis. De vraies questions. Une ouverture intéressante sur la question des illusions dont on choisit, en amour, de se bercer. Ou pas. Quant à la question de notre destination dans cette vie… la question du sens… c’est un chapitre que j’espère ne jamais refermer.

Des choix. Donc.

Pourquoi et comment les êtres se rencontrent et se ratent, se trouvent et se perdent, se désirent et se rejettent, s’aiment avant de se mépriser… Pourquoi ne parvenons-nous jamais à nous détacher entièrement de ce que nous avons vécu, et surtout de ce que nous nous sommes infligé à nous-mêmes ? Et puis ? La roulette génétique. Elle se met à tourner, une fois que vous avez franchi le demi-siècle. Vous finissez prisonnier d’une combinaison aléatoire dans une des petites cases de ce plateau tournant que les cellules de votre corps ont conçues. Et puis? Pourquoi sommes-nous si malheureux quand l’incertitude nous assaille ?

Un tout petit rien

Ma lecture du week-end...

Camille a 25 ans, la vie devant elle, et une aventure aussi insouciante qu’ incertaine…

Le plus gros engagement qu on ait pris ensemble, c’était de se dire qu on s appellerait en fin de semaine. C était quand même un mardi. […] On s’aime surtout à l’horizontal, et dans le noir, c’est le seul moment où on n’a plus peur de se faire peur, où on ose mélanger nos souffles sans redouter que l’autre se dise que ça va peut-être un peu vite. C’est beaucoup plus que sexuel, c’est beaucoup moins qu’amoureux. C’est nos culs entre deux chaises.

Un tout petit rien. Une pilule du lendemain. Deux barres roses. Un homme qui claque la porte. Un choix à faire. Un choix bien plus compliqué que « VO ou VF? », « avec ou sans sucre? », « dentelle ou satin? ». Un vrai choix.

« Il m’a fait une gastro », se plaît à affirmer la jeune maman. […] Il n’a pas souffert d’une gastro, il l’a faite à sa mère, l’ingrat. L’a désignée comme destinataire, l’a érigée bien malgré lui en actrice principale de sa maladie, lui qui ne récolte que le rôle de figurant de sa propre douleur.

Petite, j’ai fait pas mal d’angines à ma mère. Aujourd’hui, il semblerait que je lui ai fait une grossesse.

Camille Anseaume signe, avec une justesse remarquable, un très joli roman sur le passage à la fois douloureux et réjouissant d’une existence à une autre. Un récit plein de poésie, tendre et drôle. L’histoire, finalement de la venue au monde d’une mère, plus que de celle d’un enfant.

 

Extrait

Les mères adorent raconter en détail le moment où elles ont découvert qu’elles allaient l’être.
En général, ça se passe aux toilettes. La femme tente de viser le bâtonnet. L’homme attend à la porte, impatient et anxieux. De peur d’être déçue du résultat, elle lui tend l’objet sacré et humide, dont il s’empare à pleine main. On en déduit déjà qu’il est très amoureux.
Les quelques secondes qui suivent sont les plus longues de leurs deux vies réunies. Puis, d’une voix tremblante, il annonce le verdict.Pour moi, ça s’est passé presque pareil.
Et quand il a mis fin au silence, c’était pour dire :
«On le garde pas.»Les deux barres sont là. On dirait qu’elles forcent leur couleur pour bien montrer qu’on ne rêve pas. Elles ressemblent à des guillemets, hésitent entre nous sourire ou nous narguer, droites comme des «ii», raides comme nos nuques. On les regarde en silence, ventres noués, en attendant un miracle, que l’une d’elles s’en aille ou se torde, que la couleur change, pour fausser le résultat. Mais la couleur s’intensifie et finalement c’est lui qui prend son manteau et moi qui me tords, le dos courbé, les mains sur la tête, le front sur la moquette.
 
Biographie de l’auteur

Camille Anseaume est journaliste pour la presse féminine. Elle tient également le blog Café de filles, élu blog coup de coeur de la rédaction de Elle. Son blog est à l’image de ce livre: drôle, émouvant, sensible: http://www.cafedefilles.com.

Elle parle de l’aventure de la sortie de ce premier roman ici: http://www.cafedefilles.com/2014/02/tic-trac/

L’écriture est définitivement très moderne, à l’image des années blogging de l’auteur : le sens de la formule, des «chapitres-billets » presque aérodynamiques, un ton plein d’énergie et de piquant mais aussi de douceur, un -très- juste milieu entre les confidences d’une amie, et une écriture pétillante. Un petit quelque chose de la plume de Jean-Louis Fournier, -au féminin- pour ceux qui connaissent.

Plume vive et efficace, qui évoque-suggère-met-en-scène l’insoupçonné, l’impensable, l’innommable, en si peu de mots. Et si justes. Un coup de crayon qui va à l’essentiel même quand cet essentiel-là, justement, se trouve dans un détail. Un coup de crayon qui vient souligner le sens. Seulement le sens. Le sens qui vient donner toute son épaisseur à cette histoire dont on ne sait finalement si elle est vraie.
Un roman écrit comme de billets de blog… Polaroïds successifs d’une jeune femme, dans les différentes étapes de sa réflexion et de sa décision.

Camille Anseaume partage avec « Un tout petit rien » une histoire universelle, qui parlera à chacun : du couple, de la maternité, de l’enfant-en-devenir, de la famille, de l’amour, du poids de la Mère, et surtout des choix qui nous construisent. Qui nous font vivre. Qui nous font sur-vivre quand vivre est trop éprouvant. Qui nous font re-vivre quand on décide d’arrêter de sur-vivre.

Elle nous parle avec finesse, intelligence et espièglerie de ces choix qui nous révèlent à nous-même et qui nous font être.