Rien ne s’oppose à la nuit

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Convoquant les témoignages des uns et des autres, collectant les documents et les photos, les traces de toutes sortes, Delphine de Vigan retrace en détail la destinée de sa mère, cette jolie Lucile, née en 1946, troisième enfant d’une fratrie de neuf – dont trois mourront en bas âge. Dans cette enquête poignante au coeur de la mémoire familiale, la romancière fait resurgir les souvenirs les plus lumineux comme les secrets les plus enfouis. Un récit sensible et fascinant, qui fait écho aux blessures de chacun…

Audacieux de mettre des mots sur autant d’intimité. Intrépide, hardi, extrême,… hasardeux et imprudent. Suicidaire, presque.
Pas de haute voltige ici. Delphine de Vigan reste sur le fil, aussi ténu soit-il… juste à la frontière entre le trop et le pas assez. Entre la nausée et l’éclat de tendresse. Entre la vie et la mort. Etonnant pour un roman né de la mort!… et pas n’importe quelle mort!… Celle de sa mère, qu’elle découvre un matin d ‘hiver: bleue – Bleue!- C’est à vous glacer le sang! A vous coincer les mots dans la gorge pour un moment!…- Il ne s’agit pourtant pas d’une histoire de deuil. Non, « Rien ne s’oppose à la nuit » n’est pas une histoire triste et larmoyante comme on pourrait l’imaginer… C’est plus une histoire de vie – et même une histoire de Vies – au pluriel. Une histoire de lien – de liens – tantôt envahissants, tantôt lâches, tantôt pervers, tantôt innocents… liens accusateurs ou culpabilisateurs, puis, sans qu’on ne l’aie vu venir, émancipateurs, libérateurs, bienfaiteurs.
Un superbe roman au ton juste, oscillant entre les moments doux et les souvenirs douloureux d’une famille nombreuse abîmée par la vie. Après le prix du Roman Fnac et le prix du Roman France télévisions, Delphine de Vigan remporte le prix Renaudot des lycéens pour Rien ne s’oppose à la nuit (JC Lattès).

Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement  plus foncées que le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle, ce matin de  janvier. Les mains comme tachées d’encre, au pli des phalanges.

Ma mère était morte depuis plusieurs jours.

J’ignore combien de secondes voire de minutes il me fallut pour le  comprendre, malgré l’évidence de la situation (ma mère était allongée sur son  lit et ne répondait à aucune sollicitation), un temps très long, maladroit et  fébrile, jusqu’au cri qui est sorti de mes poumons, comme après plusieurs  minutes d’apnée. Encore aujourd’hui, plus de deux ans après, cela reste pour moi  un mystère, par quel mécanisme mon cerveau a-t-il pu tenir si loin de lui la  perception du corps de ma mère, et surtout de son odeur, comment a-t-il pu  mettre tant de temps à accepter l’information qui gisait devant lui ? Ce n’est  pas la seule interrogation que sa mort m’a laissée.

Quatre ou cinq semaines plus tard, dans un état d’hébétude d’une rare  opacité, je recevais le prix des libraires pour un roman dont l’un des  personnages était une mère murée et retirée de tout qui, après des années de  silence, retrouvait l’usage des mots. A la mienne j’avais donné le livre avant  sa parution, fière sans doute d’être venue à bout d’un nouveau roman, consciente  cependant, même à travers la fiction, d’agiter le couteau dans la  plaie.

Je n’ai aucun souvenir du lieu où se passait la remise du prix, ni de la  cérémonie elle-même. La terreur je crois ne m’avait pas quittée ; je souriais  pourtant. Quelques années plus tôt, au père de mes enfants qui me reprochait  d’être dans la fuite en avant (il évoquait cette capacité exaspérante à faire  bonne figure en toute circonstance), j’avais répondu pompeusement que j’étais  dans la vie.

Je souriais aussi au dîner qui fut donné en mon honneur, ma seule  préoccupation étant de tenir debout, puis assise, de ne pas m’effondrer d’un  seul coup dans mon assiette, dans un mouvement de plongeon similaire à celui qui  m’avait projetée, à l’âge de douze ans, la tête la première dans une piscine  vide. Je me souviens de la dimension physique, voire athlétique, que revêtait  cet effort, tenir, oui, même si personne n’était dupe. Il me semblait qu’il  valait mieux contenir le chagrin, le ficeler, l’étouffer, le faire taire,  jusqu’au moment où enfin je me retrouverais seule, plutôt que me laisser aller à  ce qui n’aurait pu être qu’un long hurlement ou, pire encore, un râle, et m’eût  sans aucun doute plaquée au sol. Au cours des derniers mois les évènements qui  me concernaient s’étaient singulièrement précipités, et la vie, cette fois  encore, fixait la barre trop haut. Ainsi, me semblait-il, le temps de la chute,  n’y avait-il rien d’autre à faire que bonne figure, ou bien faire face (quitte à  faire semblant).

Et pour cela je sais depuis longtemps qu’il est préférable de se tenir debout  que couché, et d’éviter de regarder en bas.

(…)

Un soir de ce même hiver, alors que nous rentrions d’un rendez-vous chez le  dentiste et marchions côte à côte sur le trottoir étroit de la rue de la  Folie-Méricourt, mon fils m’a demandé, sans préavis et sans que rien, dans la  conversation qui avait précédé, ait pu l’amener à cette question :

– Grand-mère… elle s’est suicidée, en quelque sorte ?

Encore aujourd’hui quand j’y pense cette question me bouleverse, non pas son  sens mais sa forme, ce en quelque sorte dans la bouche d’un enfant de neuf ans,  une précaution à mon endroit, une manière de tâter le terrain, d’y aller sur la  pointe des pieds. Mais peut-être était-ce de sa part une véritable interrogation  : compte tenu des circonstances, la mort de Lucile devait-elle être considérée  comme un suicide ?

Le jour où j’ai trouvé ma mère chez elle, je n’ai pas pu récupérer mes  enfants. Ils sont restés chez leur père. Le lendemain je leur ai annoncé la mort  de leur grand-mère, je crois que j’ai dit quelque chose comme « Grand-mère est  morte » et, en réponse aux questions qu’ils me posaient : « elle a choisi de  s’endormir » (pourtant j’ai lu Françoise Dolto). Quelques semaines plus tard, mon  fils me rappelait à l’ordre : un chat s’appelait un chat. Grand-mère s’était  suicidée, oui, foutue en l’air, elle avait baissé le rideau, déclaré forfait,  lâché l’affaire, elle avait dit stop, basta, terminado, et elle avait de bonnes  raisons d’en arriver là.

Je ne sais plus quand est venue l’idée d’écrire sur ma mère, autour d’elle,  ou à partir d’elle, je sais combien j’ai refusé cette idée, je l’ai tenue à  distance, le plus longtemps possible, dressant la liste des innombrables auteurs  qui avaient écrit sur la leur, des plus anciens aux plus récents, histoire de me  prouver combien le terrain était miné et le sujet galvaudé, j’ai chassé les  phrases qui me venaient au petit matin ou au détour d’un souvenir, autant de  débuts de romans sous toutes les formes possibles dont je ne voulais pas  entendre le premier mot, j’ai établi la liste des obstacles qui ne manqueraient  pas de se présenter à moi et des risques non mesurables que j’encourais à  entreprendre un tel chantier.

Ma mère constituait un champ trop vaste, trop sombre, trop désespéré : trop  casse-gueule en résumé.

J’ai laissé ma sœur récupérer les lettres, les papiers et les textes écrits  par Lucile, en constituer une malle spéciale qu’elle descendrait bientôt dans sa  cave.

Je n’avais ni la place ni la force.

Et puis j’ai appris à penser à Lucile sans que mon souffle en soit coupé : sa  manière de marcher, le haut du corps penché en avant, son sac tenu en  bandoulière et plaqué sur la hanche, sa manière de tenir sa cigarette, écrasée  entre ses doigts, de foncer tête baissée dans le wagon du métro, le tremblement  de ses mains, la précision de son vocabulaire, son rire bref, qui semblait  l’étonner elle-même, les variations de sa voix sous l’emprise d’une émotion dont  son visage ne portait parfois aucune trace.

J’ai pensé que je ne devais rien oublier de son humour à froid,  fantasmatique, et de sa singulière aptitude à la fantaisie.

(…)

Je ne sais plus à quel moment j’ai capitulé, peut-être le jour où j’ai  compris combien l’écriture, mon écriture, était liée à elle, à ses fictions, ces  moments de délire où la vie lui était devenue si lourde qu’il lui avait fallu  s’en échapper, où sa douleur n’avait pu s’exprimer que par la fable.

Alors j’ai demandé à ses frères et soeurs de me parler d’elle, de me  raconter. Je les ai enregistrés, eux et d’autres, qui avaient connu Lucile et la  famille joyeuse et dévastée qui est la nôtre. J’ai stocké des heures de paroles  numériques sur mon ordinateur, des heures chargées de souvenirs, de silences, de  larmes et de soupirs, de rires et de confidences.

J’ai demandé à ma soeur de récupérer dans sa cave les lettres, les écrits,  les dessins, j’ai cherché, fouillé, gratté, déterré, exhumé. J’ai passé des  heures à lire et à relire, à regarder des films, des photos, j’ai reposé les  mêmes questions, et d’autres encore.

Et puis, comme des dizaines d’auteurs avant moi, j’ai essayé d’écrire ma  mère.

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